Face à la guerre, conjuguer l’amour de l’ennemi et la défense des opprimés

L’ODD 16 promeut l’avènement de sociétés plus pacifiques. Il est en effet prouvé que le développement ne peut être durable que dans un tel cadre. Mais concrètement, comment rechercher la paix à l’échelon de groupe, ainsi que personnel ? Entretien avec Salomé Haldemann, pasteure mennonite dans le Haut-Rhin, impliquée dans le réseau œcuménique européen « Church and Peace ».

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Conjuguer l'amour de la l'ennemi et la défense des opprimés
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5 décembre 2022
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Prier

On croyait que la guerre en Europe faisait partie du passé. Mais l’actualité nous a rattrapé le 24 février…Pourquoi la guerre est-elle toujours une composante de notre humanité, malgré la souffrance engendrée ?

 

Il est vrai que cela nous interroge ! Les Européens pensaient déjà en 1914 que cette guerre serait celle qui mettrait un terme à toutes les guerres, la “der des der”. Pourtant, malgré sa futilité et les souffrances qu’elle apporte, la guerre continue de faire rage. Il y a deux écoles de pensée sur l’origine de la guerre. La première considère la guerre comme ancrée dans la nature humaine : les êtres humains deviennent agressifs pour se défendre ou quand ils souhaitent obtenir quelque chose. Elle est donc inéluctable. Pour la deuxième, les systèmes injustes dans lesquels nous évoluons conduisent à la guerre. Ni la nature ni les structures ne changent facilement, expliquant ainsi pourquoi la guerre perdure. Il est important de garder à l’esprit que les conflits violents existent sur une échelle qui va du niveau inter-individuel (violence domestique, “bagarre” entre deux personnes), au conflit armé inter-groupes (guerre des gangs, émeutes), puis à la guerre. La seule différence entre toutes, c’est le nombre de combattants, car on ne parle de guerre qu’au-delà de 50’000 combattants. Dans tous les cas, la violence est utilisée de manière à contraindre l’autre à faire ce que nous voulons qu’il fasse. Et malheureusement, vouloir contrôler ce que font les autres est un désir très humain.

 

Comment réagir lorsqu’on est soi-même victime d’un conflit qui nous dépasse (armé ou politique), qui impacte nos droits ou nos acquis ?

 

Il faut faire attention à ne pas seulement évaluer les conflits en fonction de leur impact sur nos droits ou nos acquis. Quand nous faisons partie d’un groupe largement privilégié, un mouvement vers plus de justice peut ressembler à une réduction de nos acquis, et doit pourtant être encouragé. Dans ce cas, les critères de résistance au conflit sont donc plutôt l’injustice et l’oppression d’un groupe. Dans ces cas-là, je crois que nous sommes appelés à mettre des limites au mal mais sans en rajouter : en cherchant des façons créatives de conjuguer l’amour de l’ennemi avec la protection des êtres humains. Des mouvements de résistance civile non-violent vont dans ce sens.

 

Comment les Eglises peuvent-elles œuvrer à rendre la société plus pacifiste ?

 

Au niveau structurel et culturel, les églises peuvent apporter plus de paix à la société en travaillant pour la justice, aux côtés des personnes et des populations opprimées. Paradoxalement, les églises doivent parfois donc être prêtes à attiser le feu d’un conflit – sans user de violence – pour mettre les injustices en lumière et déclencher le changement. Cela peut prendre la forme de manifestations, de plaidoyer, d’implications dans la vie de la cité ou avec d’autres associations. Au niveau interpersonnel, les églises sont un vrai laboratoire de conflits. Ils sont inévitables entre toutes ces personnes différentes et convaincues d’avoir raison. C’est l’endroit idéal pour apprendre à vivre avec les autres, pour travailler sur nos attitudes, dans la prière et avec l’aide de Dieu.

 

 

Quelle est la première étape dans la recherche de la paix avec une personne qui se comporte en ennemi ?

 

Les conflits provoquent souvent des émotions très fortes, qui ne nous conduisent pas toujours à prendre la meilleure décision. La première étape est donc de se donner le temps de souffler, puis d’analyser la situation. Que se passe-t-il ? Pourquoi cette situation me fait réagir ? Quels sont les points sensibles que ces échanges touchent chez moi ? Puis-je demander à l’autre comment il ou elle vit la situation ? Et plus difficile, suis-je prêt à écouter l’autre, à entendre en quoi mon comportement est difficile à vivre pour lui ? Il y a quelque chose de sacré dans le fait de créer cet espace d’échange. Dans un deuxième temps, on peut essayer de prendre un peu de hauteur : dans un an ou dans cinq, quelle relation aimerais-je avoir avec cette personne ? Que puis-je faire aujourd’hui pour m’en rapprocher ?

Quelle attitude adopter lorsqu’on est témoin d’un contentieux entre personnes ou deux groupes ?

 

Parfois, laisser deux personnes résoudre leur contentieux entre elles est ce qui les aide le plus. On a envie de s’en mêler, de trancher, ou de prendre parti, mais aucune de ces attitudes n’aide vraiment. Nous pouvons écouter les personnes en conflit, et les renvoyer l’une vers l’autre en les encourageant à en parler directement entre elles. De même, en cas de conflit entre deux groupes, la sagesse nous invite à résister à l’envie de rejoindre un groupe contre un autre. La meilleure attitude est de créer des liens entre les deux groupes en leur rappelant à la fois ce qu’ils ont en commun et les divergences au sein de leur propre groupe. Si nécessaire, nous pouvons rappeler à l’ordre les comportements inacceptables des deux parties. Bien sûr, les limites de ce conseil se dessinent s’il y a un gros différentiel de pouvoir, une injustice marquée, ou une situation d’abus. Dans ces cas-là, nous sommes appelés à soutenir les personnes opprimées.

 

Dieu appelle à aimer ses ennemis et à ne pas rendre le mal. Ces principes concernent-ils surtout nos relations personnelles ou sont-ils la réponse à plus haut niveau ?

 

Comme nous l’avons vu, les conflits violents existent sur une échelle d’intensité variable mais les dynamiques sont tout à fait comparables. Décider de limiter les principes bibliques à certains barreaux de l’échelle impliquerait une casuistique complexe. A partir de combien de personnes impliquées dans le conflit pouvons-nous arrêter de tendre l’autre joue ? Cinq ? Vingt ? Cent-dix ? Je suis convaincue que ces principes s’appliquent au contraire à toute l’échelle des conflits.

 

Propos recueillis par Sandrine Roulet et publié au sein du magazine ‘S’engager pour un monde plus juste

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