« Conjuguer l’amour de l’ennemi et la défense des opprimés »

Le conflit entre Israël et le Hamas nous rappelle que la guerre est une réalité pour beaucoup. Comment pouvons-nous agir pour la paix, ici et au loin ? Entretien avec Salomé Richir-Haldemann, nouvelle coordinatrice de StopPauvreté, impliquée dans le réseau « Church and Peace ».

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Two homeless little girl walking in destroyed city, soldiers and
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7 mars 2024
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Politique

 

Après la guerre en Ukraine, voici qu’un nouveau conflit majeur s’est déclenché le 7 octobre 2023 entre Israël et le Hamas. Pourquoi la guerre est-elle toujours une composante de notre humanité, malgré la souffrance engendrée ?

Il est vrai que cela nous interroge ! En Europe, on pensait déjà en 1914 que la première guerre mondiale serait celle qui mettrait un terme à toutes les guerres, la « der des der ». Pourtant, malgré sa futilité et les souffrances qu’elle engendre, la guerre continue de faire rage. Il y a deux écoles de pensée sur l’origine de la guerre. La première considère la guerre comme ancrée dans la nature humaine : les êtres humains deviennent agressifs pour se défendre ou quand ils souhaitent obtenir quelque chose. Elle serait donc inéluctable. Pour la deuxième, les systèmes injustes dans lesquels nous évoluons conduisent à la guerre. Puisque ni la nature ni les structures ne changent facilement, la guerre perdure. Il est important de garder à l’esprit que les conflits violents existent sur une échelle qui va du niveau inter-individuel (violence domestique, « bagarre » entre deux personnes), au conflit armé inter-groupes (guerre des gangs, émeutes), puis à la guerre. La seule différence entre toutes, c’est le nombre de combattants, car on ne parle de guerre qu’au-delà de 50’000 combattants. Dans tous les cas, la violence est utilisée de manière à contraindre l’autre à faire ce que nous voulons qu’il fasse. Et malheureusement, vouloir contrôler ce que font les autres est un désir très humain.

 

Le conflit Israël-Hamas comprend des enjeux particuliers pour les chrétiens, pourquoi ?

Ce conflit est particulier par les images et les récits qu’il évoque. Au-delà du conflit existant, beaucoup de chrétiens voient s’y jouer une superposition grandiose de conflits bibliques passés et futurs. Plusieurs images sont évoquées en même temps. Par exemple, ce conflit serait une nouvelle version de la conquête de Canaan par le peuple élu, où les Palestiniens tiennent le rôle des Philistins. Nous pouvons aussi projeter sur ce conflit des prophéties bibliques, comme celles des chapitres 38 et 39 d’Ézéchiel sur Gog et Magog : un peuple païen qui attaque Israël, et à qui Dieu promet la destruction. D’autres décident encore d’y voir la main de Dieu qui rétablit Israël en vue du retour de Christ et de la fin des temps. Dans tous ces récits, les Palestiniens sont alors quantité négligeable dans la grande histoire d’Israël, telle que voulue par Dieu… Quel sort cruel ! Beaucoup de chrétiens observent donc ce conflit à travers différents biais plus ou moins conscients qui ont à leur tour des effets sur les décisions politiques des pays occidentaux.

 

Comment devrions-nous agir et réagir face à ce conflit ?

La première étape est de reconnaître nos biais d’interprétation, chercher à nous informer différemment pour sortir de ces bulles. Il existe une polarisation marquée autour de ce conflit, et il est nécessaire pour les chrétiens d’essayer de s’en démarquer. Quand le sang versé d’Abel crie vers Dieu depuis la terre, Dieu l’entend et punit Caïn – tout en le protégeant lui-même de la violence. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à suivre ce modèle et à habiter ces lieux parfois inconfortables où cohabitent la compassion pour les victimes et la recherche de justice pour tous.

Dans cette recherche de justice, nous pouvons aussi être attentifs à la façon dont ce conflit s’importe en Europe, où l’on constate à la fois une montée de l’antisémitisme et de l’islamophobie. En tant que chrétiens, nous devons nous assurer de témoigner de gestes d’amitié à nos frères et sœurs juifs et musulmans, et à veiller à leur accueil et à leur sécurité si nécessaire.

 

Justement, comment les Églises peuvent-elles œuvrer à rendre la société plus pacifiste ?

Au niveau structurel et culturel, les Églises peuvent apporter plus de paix à la société en travaillant pour la justice, aux côtés des personnes et des populations opprimées. Paradoxalement, les Églises doivent parfois donc être prêtes à attiser le feu d’un conflit – sans user de violence – pour mettre les injustices en lumière et déclencher le changement. Cela peut prendre la forme de manifestations, de plaidoyers, d’implications dans la vie de la cité ou associative. Au niveau interpersonnel, les Églises sont un vrai laboratoire de conflits. Ils sont inévitables entre toutes ces personnes différentes et convaincues d’avoir raison. C’est l’endroit idéal pour apprendre à vivre avec les autres, pour travailler sur nos attitudes, dans la prière et avec l’aide de Dieu.

 

Dieu appelle à aimer ses ennemis et à ne pas rendre le mal. Ces principes concernent-ils surtout nos relations personnelles ou sont-ils la réponse à plus haut niveau ?

Comme nous l’avons vu, les conflits violents existent sur une échelle d’intensité variable mais les dynamiques sont tout à fait comparables. Décider de limiter les principes bibliques à certains barreaux de l’échelle impliquerait une casuistique complexe. A partir de combien de personnes impliquées dans le conflit pouvons-nous arrêter de tendre l’autre joue ? Cinq ? Vingt ? Cent ? Je suis convaincue que ces principes s’appliquent à l’ensemble de l’échelle des conflits.

 

Comment réagir lorsque nous sommes victimes d’un conflit qui nous dépasse (armé ou politique), qui impacte nos droits ou nos acquis ?

Il faut faire attention à ne pas seulement évaluer les conflits en fonction de leur impact sur nos droits ou nos acquis. Quand nous faisons partie d’un groupe largement privilégié, un mouvement vers plus de justice peut ressembler à une réduction de nos acquis, et doit pourtant être encouragé. Dans ce cas, les critères de résistance au conflit sont donc plutôt l’injustice et l’oppression d’un groupe. Dans ces cas-là, je crois que nous sommes appelés à mettre des limites au mal, sans l’aggraver : en cherchant des façons créatives de conjuguer l’amour de l’ennemi avec la protection des êtres humains. Des mouvements de résistance civile non-violente vont dans ce sens.

 

Quelle attitude adopter lorsqu’on est témoin d’un contentieux entre personnes ou deux groupes ?

Je dirais qu’il existe deux cas de figure, selon qu’il s’agisse d’un conflit entre deux personnes ou deux groupes de forces égales ou non. Parfois, laisser deux personnes résoudre leur contentieux entre elles est ce qui les aide le plus. On a envie de s’en mêler, de trancher, ou de prendre parti, mais aucune de ces attitudes n’aide vraiment. Nous pouvons écouter les personnes en conflit, et les renvoyer l’une vers l’autre en les encourageant à en parler directement entre elles. De même, en cas de conflit entre deux groupes, la sagesse nous invite à résister à l’envie de rejoindre un groupe contre un autre. La meilleure attitude est de créer des liens entre les deux groupes en leur rappelant à la fois ce qu’ils ont en commun et les divergences au sein de leur propre groupe. Si nécessaire, nous pouvons rappeler à l’ordre les comportements inacceptables des deux parties. Bien sûr, les limites de ce conseil se dessinent s’il y a un gros différentiel de pouvoir, une injustice marquée, ou une situation d’abus. Dans ces cas-là, nous sommes appelés à soutenir les personnes opprimées. Comme le disait Desmond Tutu, « être neutre dans une situation d’injustice, c’est choisir le camp de de l’oppresseur.»

 

Propos recueillis par Sandrine Roulet et Joëlle Misson-Tille, collaboratrices du magazine annuel de StopPauvreté.

 

En collaboration avec

Cet article a été rédigé par StopPauvreté et publié dans le Christianisme Aujourd’hui du mois de février 2024 dans une version raccourcie. Il s’agit d’un article repris en partie du magazine annuel 2022 de StopPauvreté, que nous avons étoffé pour tenir compte des actualités.

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