Une politique d’amour du prochain est-elle possible ?

Les élections fédérales qui viennent de se dérouler en Suisse sont l’occasion de nous questionner sur ce qui influence nos choix politiques. Le dernier Forum Christnet s’était justement attardé sur la question de l’amour du prochain en politique. Entretien avec son président, le sociologue Markus Meury.

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Palais fédéral de Berne
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22 novembre 2023
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Politique, Vivre

StopPauvreté : Est-il possible de placer l’amour du prochain au cœur de l’action politique ?
Markus Meury : Nous avons la chance, en tout cas en Suisse, de pouvoir voter sur de nombreux sujets, et les choix que nous faisons ont une influence directe sur le bien-être de nos concitoyens, de ceux qui en ont le plus besoin. L’amour du prochain en politique est indispensable car toutes les structures existantes – qu’il s’agisse de politique du logement, de questions migratoires ou de prestations sociales – sont déterminées par la politique. C’est elle qui fixera les conditions de vie des familles et des habitants, et c’est nous, dans une large mesure, qui le décidons. Si nous aimons vraiment notre prochain et que nous voulons son bien, cela passe donc aussi par nos choix politiques. La première question à se poser est : qui a besoin le plus de mon amour ? Et quelles décisions, qu’elles soient prises en tant que politicien ou électeur, aident le plus celles et ceux qui en ont besoin ?



Et qui en a le plus besoin ?
Les laissés pour compte. Ceux qui n’ont pas de voix ou arrivent difficilement à la faire entendre, qui manquent de pouvoir et subissent une position où ils ne peuvent pas subvenir à leurs besoins. Plus concrètement, ceux qui ont très peu de ressources pour vivre, qui ne trouvent pas de logement convenable pour leur famille ou à des prix abordables, ceux qui vivent dans des conditions qui ne favorisent pas la cohésion familiale ou sociale, ou le bon déroulement de la scolarité de leurs enfants. Les migrants font également partie de cette frange vulnérable de la population. Aider ces gens à s’en sortir, c’est là qu’il faut agir, pas sur la baisse d’impôts de ceux qui ont déjà plus qu’assez pour vivre. La politique doit être faite pour les plus faibles. Notre devoir est de représenter et de protéger les plus vulnérables.

 

Markus Meury est sociologue et président du Forum ChristNet.

Il semble que nous en soyons loin. Qu’est-ce qui pose problème dans notre système politique ?
La politique est malheureusement faite ainsi : ceux qui ont l’argent et le pouvoir – autrement dit ceux qui ont le moins besoin que nous les aidions – sont ceux qui ont la force de faire passer leurs intérêts. Dieu a créé chacun avec la même valeur, mais la politique dévalorise ceux qui sont en marge de la société. Les considérer et agir pour eux, c’est cela l’amour du prochain mis en pratique. Mais il nous faut bien sûr être convaincus qu’ils ont la même valeur que nous, même s’ils sont moins « productifs ».

 

Le tableau est assez sombre ; l’amour est-il totalement absent de la politique ?
Je ne dirais pas qu’il en est absent mais il est biaisé par les intérêts des particuliers qui ont le pouvoir, ceux pour qui il est le plus facile de faire passer un message grâce à d’énormes campagnes.

 

Comment pouvons-nous agir concrètement pour valoriser l’amour du prochain dans les décisions politiques ?
Nous avons le choix entre élire quelqu’un qui aide ceux qui en ont le plus ou le moins besoin. Une autre manière, lors d’un vote populaire est de se demander systématiquement quelle sera la conséquence de mon choix pour les personnes les plus vulnérables. En tant que chrétiens, nous devons élever la voix pour ces personnes-là. Cela implique de voter ou d’élire au travers de ce prisme, de rechercher les candidats qui ont vraiment le souci des plus vulnérables. Voter uniquement pour des chrétiens par exemple n’est pas un bon filtre. Cela entretient un réflexe minoritaire, mais n’est pas la garantie qu’ils appliqueront l’amour du prochain.


Bible et politique peuvent-elles s’accorder ?
Le point de vue du théologien Lukas Gerber.

Lukas Gerber est théologien et responsable de la formation chez StopPauvreté

« Jésus s’est peu préoccupé de politique : il a pour ainsi dire « ignoré » les instances romaines ou juives et lorsqu’il discutait avec les puissants, il était premièrement intéressé par leur cœur. Mais il faut dissiper le malentendu qui poussent peut-être certains chrétiens, sur cette base, à rester en marge des considérations politiques. Si Jésus n’a pas mis en œuvre un « agenda politique » à proprement parler, ses actions et ses paroles étaient hautement politiques. Toute sa vie a été un défi, et même une menace, pour les dirigeants juifs ou romains, car il plaçait toujours les plus marginalisés au cœur de son action.

L’amour du prochain selon le modèle biblique ne fonctionne au sens propre que dans le cadre biblique. Le transférer dans un autre système, par exemple en politique, n’est ni aisé, ni souhaitable. Mais foi et politique vont de pair. Selon la distinction établie par Karl Barth, « la communauté de chrétiens » et « la communauté de citoyens » – autrement dit l’Eglise et l’Etat – sont deux entités qui ont besoin l’une de l’autre, mais n’ont pas la même mission. Elles se complètent.

En effet, la communauté de citoyens crée un cadre essentiel, voulu par Dieu, sans quoi nous nous dirigerions vers le chaos. Mais la communauté de chrétiens est nécessaire car elle offre une autre perspective ; elle rappelle d’où l’on vient et où l’on va. D’un point de vue théologique, l’Eglise a une double mission : elle doit, à l’instar de l’Etat s’occuper des pauvres et des faibles. Mais une Eglise qui ne ferait que de la politique trahirait sa raison d’être. Elle ne doit pas faire une politique de parti, mais doit intervenir, faire entendre sa voix, et ne pas laisser la politique uniquement aux politiciens. »

 

 

En collaboration avec

Article rédigé par StopPauvreté et publié dans le Christianisme Aujourd’hui, novembre 2023.

 

 

 

 

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