Se pencher sur l’état du monde aujourd’hui revient clairement à ouvrir une boîte de Pandore. Et pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. En effet, instruites par les conséquences dramatiques des conflits du vingtième siècle, de nombreuses personnes ont œuvré depuis 1945 à la mise en place d’un « nouvel ordre mondial ». En créant par exemple des organisations internationales censées garantir la paix dans le monde. En promouvant des initiatives visant à encadrer la course aux armements ou en développant une économie de marché débouchant sur une nouvelle prospérité dont les bienfaits seraient accessibles au plus grand nombre. Certes, ce monde de l’après-guerre n’était pas idéal. Il demeurait divisé en deux blocs antagonistes disposant chacun de l’arme nucléaire, mais dans l’ensemble, on pouvait espérer que, dans ce contexte d’une paix relative, l’équilibre de la terreur l’emporterait sur la terreur du déséquilibre…
Et puis en 2024, la triste réalité nous a rattrapés et nous ne pouvons malheureusement que prendre acte avec effroi d’un accablant constat. La planète a enregistré l’année dernière le plus grand nombre de conflits armés depuis 1946, dépassant ainsi le triste record établi en 2023. Aucun continent n’est épargné. Même pas l’Europe, qui s’était juré qu’on ne l’y reprendrait plus. Rappelons-nous simplement, alors que nous échafaudons avec soin les différents scénarios de nos vacances d’été, qu’au même moment et à quelques heures d’avion de Genève, des orages d’acier s’abattent sur les villes ukrainiennes, touchant indifféremment militaires et civils au mépris des conventions les plus élémentaires. Que des flots de réfugié·es se déplacent au gré de combats, que des prisonnier·es sont abattus froidement et que le viol est devenu une « arme de guerre » banalisée.
Pour que le tableau des imperfections soit complet, nous pouvons y rajouter les injustices sociales galopantes, la course effrénée aux « terres rares » dont notre technologie est si friande ou encore les conséquences du dérèglement climatique, avec son cortège de réfugiés d’un nouveau type fuyant inondations ou sécheresses. Globalement, les agences de développement ou les ONG manquent de moyens financiers à la hauteur des enjeux. Les conflits s’enlisent ou se multiplient et les déplacements se prolongent comme on peut le constater en Syrie, au Liban ou au Soudan.
Dans un contexte aussi volatile, quelle peut être la place des organisations humanitaires ? Notre action sur le terrain peut-elle raisonnablement faire taire les armes ? Avouons-le avec beaucoup d’humilité : parfois, oui et dans la plupart des cas, non. Lorsque nous mettons en place des interventions humanitaires d’urgence, nous sommes tributaires de la situation sur place et du bon vouloir des protagonistes locaux. C’est avec eux que nous devons négocier, travailler et cohabiter, qu’ils soient rebelles, soldats gouvernementaux, hommes politiques, dignitaires religieux ou chefs locaux. Car c’est pour nous la seule façon d’accéder aux plus vulnérables. Nous voulons que notre action soit durable et efficace dans le temps. C’est pourquoi notre mission consiste à évaluer les besoins, à mettre en place des réponses appropriées dans les délais les plus brefs et à soulager les souffrances en s’appuyant le plus possible sur les communautés locales.
Mais que peut-on faire lorsque des milices lourdement armées sèment la terreur parmi la population et défient ouvertement des forces d’interposition sous-équipées comme c’est le cas aujourd’hui en Haïti ? Que faire lorsque nos entrepôts dans lesquels ont été stockés patiemment vivres, médicaments et matériel de première urgence sont pillés et brûlés, comme ce fut le cas récemment au nord-est du RD Congo ? Comment réagir lorsque des humanitaires sont la cible de tirs, comme à Gaza il n’y a pas longtemps ?
Une mission pour des projets durables et porteurs d’espérance
Disons-le sans détour, nous ne précédons que très rarement les guerres. Le plus souvent, nous subissons les événements. Cependant, dans un environnement déréglé et en proie aux pires exactions, il nous est possible d’accompagner le mouvement, d’imaginer des solutions de rechange et de mettre en place des mesures d’accompagnement.
Pour cela, il me semble primordial d’investir dans la formation de nos collaborateurs et collaboratrices. Celles et ceux-ci doivent partir sur le terrain avec un mandat clair, des consignes strictes et une parfaite connaissance du pays dans lequel ils seront amenés à travailler. Le contact avec les communautés locales doit toujours être privilégié. La sécurité des équipes doit demeurer un souci constant pour les managers. Enfin, les tâches des un·es et des autres doivent être bien définies, afin que l’individu et le groupe puissent s’épanouir au quotidien dans un environnement que nous savons hostile et risqué.
Ensuite, il faut avoir toujours en tête que nos interventions sont faites pour ne pas durer. Si nous restons trop longtemps, la routine s’installe, l’aide devient un acquis et les motifs d’intervention s’étiolent. Nous risquons de devenir les otages d’une situation qui nous entraîne là où nous ne souhaitions pas aller. Aider puis permettre aux communautés de s’entraider elles-mêmes, montrer l’exemple et ensuite rendre les personnes soutenues autosuffisantes et autonomes le plus vite possible, tel doit être notre objectif. Les former, afin qu’avec notre soutien ils et elles s’approprient les projets pour les mener à bien dans le temps – voire même pour les améliorer – tel est le but ultime de nos interventions.
Bien sûr, nous devons veiller à garantir nos financements. Sans argent, pas d’ONG ! Le désengagement brutal et imprévisible des agences américaines nous a fait prendre conscience, en début d’année, à quel point il était important de diversifier les sources de revenus et de veiller à consolider les business models. Compter sur la générosité sans limites des donateurs et donatrices est un leurre ; le mieux que nous puissions faire est d’être exemplaire, redevable et transparent afin de montrer notre vraie valeur ajoutée, celle qui mérite d’être valorisée et soutenue.
Agir avec humilité, persévérer avec foi
Enfin, je dirais qu’il ne faut jamais perdre l’espoir en l’être humain et en un monde meilleur. Autorisons-nous des rêves et ayons la ferme intention d’en réaliser quelques-uns. Puisque les guerres semblent devenues inéluctables, puisque les hommes meurent et tuent pour un arpent de terre, un bidon d’eau ou un peu d’essence, puisque l’horizon se couvre de nuages noirs… continuons à prier. Implorons Dieu pour son aide dans les temps difficiles, sa sagesse dans les moments où nous ne voyons pas clair et son soutien dans notre dénuement. C’est à la fois peu de choses et cela peut tellement faire la différence. Nous n’arrêterons sans doute pas les guerres, mais notre foi et nos valeurs sont porteuses d’espérance. Nous pouvons choisir librement de faire le bien autour de nous ou de regarder passer les trains.
Pierre Lukaszewski (Responsable du Département Philanthropie chez MEDAIR)
Informations supplémentaires
Site internet MEDAIR : https://www.medair.org/fr
Medair, Intervention d’urgence au Liban : https://interaction-suisse.ch/intervention-durgence-au-liban/


