Entre données lacunaires et anciens schémas de pensée : comment la recherche peut-elle favoriser la paix ?

L'ONU qualifie le changement climatique de « multiplicateur de menaces » : il ne provoque pas nécessairement des conflits, mais il exacerbe les tensions sociales et politiques préexistantes, surtout là où les institutions sont fragiles ou là où règnent des injustices. Les catastrophes climatiques amplifient ces dynamiques, notamment dans les pays du Sud, et augmentent ainsi le risque de conflits armés. Les questions de justice environnementale doivent donc être envisagées non seulement comme des enjeux de durabilité, mais aussi comme des enjeux de paix. La volonté d’agir existe à de nombreux niveaux, mais la mise en œuvre reste difficile. C’est précisément à ces défis que Damaris Eschbach s’est attaquée dans le cadre de son mémoire de master en systèmes de construction intégrés à l’ETH Zurich — un engagement pour la paix d’un genre un peu différent.

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Datenlükchen und Denkmuster
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18 novembre 2025
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Entre la théorie et la pratique

Au quotidien à l’université – entre cours théoriques, travaux de groupe et innombrables articles scientifiques – on se confronte souvent à des problèmes hypothétiques. Les thèmes et enjeux jugés centraux en Europe y sont largement abordés. Pour mon mémoire de master, je voulais cependant faire autrement : réaliser un travail porteur de sens, dépassant les limites académiques, et m’attaquer à un problème réel.

À la croisée de l’architecture, du climat et du secteur humanitaire

L’articulation entre architecture, accès à une énergie propre et abordable, changement climatique et résilience, durabilité et secteur humanitaire m’a servi de point de départ. De nombreux conflits armés ont des causes liées aux ressources et à l’environnement : lorsque l’eau, les terres fertiles, les sources d’énergie ou l’espace vital se raréfient et sont répartis de façon inégale, des tensions émergent. Il m’a paru absurde que ces domaines soient souvent traités séparément alors que leurs enjeux et solutions peuvent être étroitement liés.

Plus j’approfondissais le sujet, plus la notion de justice environnementale prenait de l’importance. Elle met en lumière l’injustice de la répartition inégale des bénéfices d’une économie forte et des impacts souvent irréversibles du changement climatique : ce sont les régions et les groupes sociaux les plus vulnérables qui en subissent le plus les conséquences. Souvent, les pays les plus exposés au changement climatique sont aussi ceux qui ont le moins de capacités d’adaptation. Ce sont principalement des défis liés au système de santé, à l’approvisionnement alimentaire et hydrique, aux écosystèmes menacés et à des infrastructures insuffisantes qui rendent ces pays particulièrement vulnérables à l’avenir. À cela s’ajoutent des capacités d’adaptation limitées, principalement dues à des difficultés sociales, économiques et politiques. [1]

Comment parler de développement durable sans tenir compte des personnes qui souffrent le plus des conséquences du changement climatique et qui, de ce fait, sont aussi davantage exposées au risque de conflits ?

Données lacunaires, invisibilité et défis de la recherche

Un sens intrinsèque de la justice m’a poussée à m’intéresser à celles et ceux qui sont généralement négligés. J’ai donc ciblé les nations et les communautés les plus vulnérables, disposant en même temps des moyens les plus restreints pour s’adapter. Beaucoup d’entre elles, sinon toutes, se trouvent dans les pays du Sud. Mais cette approche m’a vite confrontée à un dilemme : m’intéresser à des zones peu étudiées signifie souvent disposer de peu de données – pas de bases scientifiques, pas de statistiques ni d’analyses indispensables à un travail rigoureux. J’ai rapidement compris que l’absence de données limite la recherche, et qu’un manque de recherche perpétue l’absence de nouvelles données. L’invisibilité persiste : cercle vicieux. Avec l’invisibilité vient l’incertitude. J’ai dû formuler des hypothèses pour combler ces lacunes, mais que se passerait-il si elles s’avéraient erronées ? Un tel travail comporte des incertitudes et des risques, y compris pour la chercheuse que j’étais. Si je m’étais focalisée sur des nations plus développées du Sud, la base de données aurait été meilleure, et le succès académique assuré – solution facile, mais qui aurait contribué au maintien du déficit d’information que je cherchais précisément à combler. Ce n’aurait été ni juste ni pertinent scientifiquement. J’ai donc relevé le défi et poursuivi mon travail sur les pays les plus vulnérables.

Le risque : entretenir les déséquilibres de pouvoir existants

Au fil de mes recherches, j’ai pris conscience de la sensibilité nécessaire pour traiter certaines problématiques. Par exemple, dans les pays en développement, les défis liés à l’efficacité énergétique ou à la résilience des bâtiments face au changement climatique ne peuvent être résolus par les mêmes solutions qu’en Europe. Les réponses abondamment présentées durant mes études cessent alors d’être pertinentes. Il ne s’agit pas d’« exporter » des technologies, mais de comprendre les contextes locaux. La rareté des ressources, des techniques de construction différentes, ainsi que des obstacles économiques et sociaux engendrent des problèmes plus complexes qui requièrent d’autres réponses.

Dans mes recherches, j’ai aussi réalisé que la science et la pratique peuvent renforcer des déséquilibres de pouvoir, des tensions et des injustices existantes – par exemple en imposant des solutions externes, en l’absence de processus participatifs locaux, ou en créant de nouvelles dépendances économiques. À cet égard, la recherche sur la justice environnementale n’est pas seulement une question de durabilité : c’est une démarche de prévention des conflits et donc une question de paix.

Architecture locale

Dans le champ de l’architecture et de la construction durable, certains mouvements réclament aujourd’hui que le Nord apprenne du Sud. La réalité est en effet la suivante : à l’avenir, nous devrons affronter des conditions climatiques qui y sont déjà courantes. Une architecture adaptée au contexte local devient ainsi une stratégie de résilience – et par ricochet, de paix. Il faut tirer les leçons des architectures locales du Sud, de ces méthodes de construction en harmonie avec le climat, les matériaux et le contexte, plutôt que de les contrarier. Avec ses façades en verre « durables » et ses solutions high-tech, le Nord offre une image trompeuse de l’architecture durable. Pourquoi le Sud devrait-il s’en inspirer, ou pourquoi devrions-nous y exporter nos solutions ?

Changer de regard pour mieux contribuer à la paix

Je ne prétends pas avoir entièrement assimilé cette manière de penser. Au cours de mon travail, je suis retombée à plusieurs reprises dans d’anciens schémas : je me demandais souvent comment résoudre ces problèmes « ici » – ici, en Europe, avec des bases de recherche solides, un financement assuré et une infrastructure stable. Mais mon « ici » aurait dû être un autre. Je m’interroge donc : ai‑je vraiment réussi à ôter mes « lunettes du Nord » et à aborder le sujet autrement ? Peut-être qu’une part du travail consiste à désapprendre ce que l’on croit savoir pour mieux s’ouvrir à des contextes sensibles. Si la mise en œuvre de mesures et de solutions est déjà complexe dans le Nord, elle doit être repensée de manière totalement nouvelle ailleurs.

À la fin de mon mémoire, portant sur le Sud, je me pose cette question : ai‑je trop regardé avec les yeux du Nord ? Ou bien, en m’efforçant de travailler selon des standards scientifiques élevés malgré tous les obstacles, ai‑je pu offrir une tribune aux plus vulnérables dans le champ scientifique et ainsi contribuer modestement à la paix ? C’est en tout cas ce que j’espère.


Auteure : Damaris Eschbach termine un Master en systèmes de construction intégrés (MIBS) à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)


Références :

[1] Country Index, Notre Dame Global Adaptation Initiative, University of Notre Dame, https://gain.nd.edu/our-work/country-index/

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