« En bout de chaîne, il y a des vies humaines »

En décembre, le Parlement suisse entérinait le budget 2025-2028 de sa stratégie de coopération internationale. Une coupe de 151 millions et une redistribution des crédits qui affecteront gravement les programmes des ONG.

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12 mars 2025
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Politique
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Les coupes prévues par la Confédération dans le budget de la coopération internationale auront de graves conséquences sur les programmes des ONG d’aide au développement. Au printemps dernier, la Direction du développement et de la coopération (DDC) a demandé à toutes les ONG bénéficiant du soutien étatique de revoir leurs programmes 2025-2028 en considérant 8% de baisse de budget sur le montant dont elles bénéficiaient pour la précédente période. « Ces coupes, dont on peut présager qu’elles pourraient être pires à l’avenir, ont une incidence directe sur les bénéficiaires : moins de pays sont intégrés dans les programmes, moins de personnes sont touchées et certains projets ne démarreront pas malgré les besoins », détaille Mikaël Amsing, coordinateur coopération internationale pour la faîtière d’ONG chrétiennes Interaction. « Ces décisions sont le résultat de discussions politiques, prises entre quatre murs, mais en bout de chaîne il y a des vies humaines, des personnes en situation de grande vulnérabilité. » 

Impact sur les activités et les ressources

Pour Interaction, avec six ONG membres de son programme international, le budget initialement demandé à la DDC pour la période 2025-2028 s’élevait à 11 millions par an. La demande retravaillée de son programme s’élève finalement à 11,8 millions pour les 4 ans, c’est-à-dire au quart du financement sollicité prévu. « Pour les organisations, cette situation n’est pas sécurisante pour la planification de la suite des interventions », poursuit le coordinateur. 

« Nous avons demandé à tous nos partenaires sur le terrain d’anticiper cette baisse sur leurs budgets. Cela signifie une diminution des activités, mais aussi des ressources affectées qui impacteront toute l’économie locale des pays d’intervention », regrette Benjamin Gasse, directeur de Morija, organisation membre du programme d’Interaction. Pour certains projets, cette baisse est conséquente. Par exemple, les projets de Morija les plus affectés seront les centres de nutrition et les projets d’accès à l’eau potable : « des secteurs où nous intervenons sur des besoins primaires », rappelle le directeur.  

Un contexte incertain

Il note que cette orientation s’inscrit dans un contexte particulièrement difficile au Sahel, où la coopération internationale française a déjà coupé les fonds pour les projets d’accès à l’eau potable, notamment au Burkina Faso. « La dynamique générale n’est pas positive en raison des incertitudes géopolitiques, des tensions et des conflits croissants, et de l’accroissement des effets du dérèglement climatique qui augmentent les besoins des populations au Sud, alors que les pays historiquement engagés dans la solidarité internationale diminuent leur implication. »  

Pour le Service de Missions et d’Entraide (SME), organe de coopération et de développement de la Fédération romande d’Églises évangéliques (FREE), cette coupe implique l’impossibilité de poursuivre certains projets. C’est notamment le cas de son soutien au Centre éducatif Tahaddi à Beyrouth, au Liban, où le projet de consacrer une enveloppe annuelle de 40’000 francs au financement d’activités éducatives tombe à l’eau. Le SME se voit également contraint de se désengager de son appui à des projets éducatifs au Tchad faute de moyens financiers suffisants.  

De plus, la récente décision de l’administration Trump de suspendre jusqu’à 90% du financement de l’USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement international, s’ajoute à la liste des pertes de contributions que subissent une partie considérable des ONG. Jusque alors, les États-Unis assuraient plus d’un quart de l’aide humanitaire mondiale. Bien qu’il soit difficile d’estimer l’ampleur des répercussions d’une telle réduction, il est évident que les ONG suisses en subiront les effets, que ce soit directement ou à travers leur collaboration avec les différents partenaires auparavant bénéficiaires des fonds américains.  

Les ONG doivent se réinventer 

Avec une augmentation des besoins et une diminution des ressources, les temps s’annoncent difficiles pour les ONG. « Même si l’aide étatique ne peut représenter que 40% du budget global, nous ne pouvons pas dépendre du gouvernement, car il suffit d’une crise et d’un repli sur soi – c’est la tendance en Europe – pour que les projets soient menacés », note Mikaël Amsing. Face à cette situation, les ONG se doivent de plus en plus d’explorer de nouvelles sources de financements, mais la générosité des donateurs reste essentielle. 

Selon Benjamin Gasse, couper dans les fonds de l’aide internationale entrainera également des flux migratoires de populations fuyant la pauvreté. « En face, les pays européens durciront toujours plus leur politique d’accueil et nous verrons une augmentation des populismes. » Il est persuadé que pour surmonter ces défis, les ONG ont tout intérêt à mutualiser et unir leurs efforts pour travailler sur des projets communs.  


« Il nous faut des budgets et des lois distincts » 

Marc Jost, conseiller national PEV et président d’Interaction.

Avant décembre, la Commission des finances du Conseil national souhaitait couper un milliard sur la coopération internationale au profit de l’armée pour la période 2025-2028.* Pour Marc Jost, conseiller national PEV (Parti évangélique) et président d’Interaction, il s’agissait d’une décision irresponsable. « Nous ne devons pas opposer l’armée et la coopération au développement, car sans développement, il n’y a pas de sécurité durable. Pour contribuer à la sécurité mondiale, les instruments visant à renforcer les droits humains, la promotion de la paix, la coopération au développement et l’aide humanitaire sont bien plus appropriés et durables. Car si le monde va mieux, la Suisse sera plus sûre. »  

Et c’est sans compter la décision du Conseil fédéral de consacrer, sur le budget final de 11,12 milliards, une part de 1,5 milliard de francs à l’Ukraine. Cette allocation représente alors 13,5% du budget total, contribuant ainsi à faire baisser davantage les ressources à disposition pour les autres régions prioritaires au Sud. Ce point a d’ailleurs fait bondir une majorité des ONG consultées sur la nouvelle stratégie de coopération internationale 2025-28. Malgré cette opposition massive, le Conseil fédéral n’a pas corrigé sa position. « Le problème est qu’aucune loi ne fixe un montant minimum pour la coopération internationale, poursuit Marc Jost. Chaque année c’est un nouveau débat. Dans cette stratégie, il n’y a pas que l’Ukraine, mais aussi le fonds international pour le climat qui représente 1,6 milliard de francs. Il nous faut des lois et des budgets séparés, car la coopération internationale inclut de plus en plus de domaines différents. »  

 

* À cette date (mars 2025), aucune décision définitive n’a été prise.


 

Propos recueillis par Joëlle Misson-Tille, collaboratrice StopPauvreté. Cet article est publié conjointement sur notre site et dans le magazine Christianisme Aujourd’hui.

Depuis sa publication en décembre 2024, cet article a été mis à jour pour sa publication sur le site de StopPauvreté en mars 2025.

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