Le pasteur Adoum* est de ces hommes. Cheveux ras et blancs, petite barbiche grise, les joues creusées et les pommettes saillantes, son sourire lumineux est une invitation à la discussion. Laissons-le raconter.
Prédications radiophoniques
« C’est à l’âge de 13 ans que je suis devenu aveugle. Bien que de confession musulmane, mes parents m’ont inscrit à l’internat évangélique de Mongo pour que je puisse apprendre à lire en braille et ainsi continuer mes études. En tant que musulman je ne voulais rien savoir des chrétiens, mais les seuls écrits en braille disponibles étaient la Bible. J’ai commencé à lire les livres de l’Ancien Testament qui sont plus proches du Coran. Peu à peu et au fur et à mesure de mes lectures, Dieu s’est révélé à moi. Aujourd’hui, je peux dire que c’est grâce à ma cécité que je suis devenu pasteur et que Dieu peut m’utiliser pour être un acteur du dialogue interreligieux.
À Mongo, nous avons une radio communautaire, et tous les dimanches soir à 18 heures j’ai 15 minutes d’antenne pour apporter un message. Un jour, une femme est venue à ma rencontre pour me partager son témoignage. Elle vit dans un foyer musulman composé de plusieurs épouses. Régulièrement, des querelles éclataient avec l’une de ses co-épouses, ce qui à force, tendait de plus en plus les relations au sein du ménage. Après avoir entendu ma prédication hebdomadaire sur les ondes, elle est allée trouver sa co-épouse pour lui demander pardon. Depuis, les points de friction du foyer ne se règlent plus à coup de pilons, mais par la libération de la parole. »

Une conciliation interreligieuse
Mangalmé est une ville du nord-est du Guéra. Sa population, composée principalement de Moubis et d’Arabes, est à la fois musulmane et adepte du culte de la Margaï[1]. Ces ethnies sont aussi connues pour leur culture guerrière où les conflits font parler les armes. Il y a bien des années, un affrontement entre les deux groupes a causé la mort de plus de 500 personnes, mais aucune tentative de conciliation n’avait pu ramener la paix.
« Alors qu’il n’existait pas d’église dans la commune de Mangalmé, le gouverneur de la province du Guéra est venu nous trouver l’imam, le prêtre et moi-même, pour l’accompagner afin d’établir un dialogue entre les belligérants. Après 130 km de piste, à notre arrivée, une grande foule était rassemblée. La personne chargée de mener les entretiens m’a demandé de prier, mais de le faire en arabe et non en français, afin que chacun puisse comprendre. À la fin de ma prière, d’une seule voix, toute l’assemblée présente a répondu par “Aaamen !” et moi d’ajouter ces mots : “Demain une grande pluie va se déverser sur la ville pour laver le sang qui a été répandu”. En effet, le lendemain, une pluie abondante est venue alors que ce n’était pas la saison. En reconnaissance, l’imam m’a offert un bouc en déclarant autour de lui que j’étais un prophète envoyé de Dieu.
Aujourd’hui, les chrétiens sont respectés dans la région et quand je me rends à Mangalmé, je ne manque pas d’aller saluer l’imam qui est devenu un ami. »

Pasteurs et artisans de paix
Dans les différentes provinces du Tchad, on compte environ 200 groupes ethniques. La moindre tension peut vite dégénérer entre éleveurs nomades et cultivateurs. Les intérêts des uns et des autres sont tellement opposés que là aussi, ce sont les armes qui s’expriment au prix de vies sacrifiées. Si un conflit éclate, l’armée peut intervenir et ramener un retour au calme par la force, mais les sources des hostilités ne sont pas réglées pour autant. Aussi les autorités font appel aux leaders religieux pour aider à apaiser les tensions qui régulièrement voient le jour.
« Depuis quelque temps, avec d’autres collègues pasteurs, nous nous mettons à disposition et tentons de contribuer à instaurer un dialogue constructif entre communautés afin de trouver des chemins propices au vivre ensemble malgré, ou plutôt avec, nos différences.
Ainsi, en décembre 2023, nous sommes intervenus dans le sud du pays où de vives tensions avaient éclaté entre des habitants de Sarh et des Arabes. Les autorités locales étaient complètement dépassées et impuissantes face à la montée du conflit. Les nomades avaient tué 12 personnes parmi les autochtones et de nombreuses autres étaient blessées de part et d’autre. Avec nos propres moyens, le soutien de partenaires et la grâce de Dieu, nous avons trouvé un véhicule, fait le plein du réservoir et pris la route. Nous étions quelques pasteurs dont Ahmat* un arabe chrétien. Nous sommes partis au-delà de Sarh, soit environ à 10 heures de route, à la rencontre de communautés d’éleveurs arabes afin de les écouter et de les aider à prendre conscience de la nécessité de leur implication pour permettre une cohabitation pacifique avec les autochtones.
Avec des mots simples, je les ai interpelés : “Quand on verse le sang humain, la terre qui reçoit ce sang est maudite” et mes interlocuteurs de constater “C’est vrai, quand il n’y avait pas de conflit et de tuerie, on vivait bien. Nos animaux trouvaient assez de nourriture ; mais à partir du moment où nous sommes entrés dans les conflits avec les populations locales, nous n’avons plus trouvé de pâturages pour nos animaux, nous étions obligés de nous déplacer jusqu’en Centre Afrique pour trouver suffisamment de fourrage pour leur survie.”
Ahmat* de son côté leur a dit : “On ne peut pas s’approprier une terre qui ne nous appartient pas, même si vous y restez mille ans. La terre reste la propriété de ceux que vous avez trouvés sur place en arrivant”. S’en est suivi une demande de pardon de la part des groupes nomades vis-à-vis des autochtones. La crise était apaisée, mais le vrai défi est de maintenir un dialogue permanent afin de désamorcer tout risque de conflit avant que les situations ne dégénèrent.
La paix n’est pas seulement un idéal, mais une œuvre collective à laquelle chacun contribue. Notre véritable réussite réside dans le fait que ceux que nous avons sensibilisés deviennent à leur tour des acteurs du dialogue, allant à la rencontre de leurs frères arabes. Notre petit groupe n’est qu’une voix dans le brouhaha des armes, mais notre espoir est que d’autres se lèvent et joignent leur parole à la nôtre. »
Propos recueillis par Eric Germain, collaborateur à la MET, organisation membre d’Interaction
*Noms d’emprunt
[1] Margaï : religion traditionnelle animiste des groupes ethniques Hadjeraï (peuples des montagnes) qui composent la province du Guéra.


